Skip to main content

Blessés de l’insurrection populaire : héros, mais toujours souffrants

Une année après l’insurrection populaire qui a conduit à la chute de Blaise Compaoré et son régime, pour certains blessés la douleur physique est toujours présente.

Au moment où les honneurs se multiplient à l’endroit des martyrs et les blessés de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, il y en a qui souffrent encore physiquement et moralement. Sont de ceux-là, le petit Abass. Il y a une année, il était élève en classe de 5e. Il se souvient des événements comme si c’était hier. C’était dans les environs de l’aéroport de Ouagadougou.

Photo J. Lompo Une année après l’insurrection Abass, ici avec son père, doit poursuivre les soins.

« J’étais à Loumbila. Des amis m’ont parlé de l’insurrection qui était en cours. Je suis venu à Ouagadougou et nous sommes allés vers l’aéroport. Entre-temps avec un ami nous avons décidé de revenir à la maison. C’est en revenant que les militaires ont tiré sur moi. Quand j’ai entendu le coup de feu, je n’ai pas su que j’étais atteint. Je suis tombé dans un fossé. Quand les choses se sont calmées, j’ai essayé de me lever et je n’ai pas pu. C’est en ce moment que j’ai su que mon pied était cassé. J’ai appelé mon père. Mais avant qu’il ne vienne, les gens m’avaient emmené à Saint-Camille puis à l’hôpital Yalgado. Là-bas aussi, comme je suis petit, j’ai été dirigé vers la pédiatrie. J’ai été hospitalisé pendant 55 jours ».

Son état préoccupant avait amené les autorités à l’évacuer au Maroc pour une intervention chirurgicale. Selon son père, les autorités ont pris en charge tous les soins. Il en profite pour les remercier. Mais l’enfant doit poursuivre les soins, il devrait à nouveau se rendre au Maroc dans ce mois. En plus de la blessure, Abass doit patienter encore avant de reprendre les cours. « Durant tout le temps écoulé, je n’ai pas pu reprendre les cours. Je voulais m’inscrire mais mon papa m’a dit d’attendre quand je serai totalement guéri. Il  va m’inscrire l’année prochaine », déclare-t-il.

Des attentes d’évacuation

Comme Abass d’autres blessés attendent toujours d’être évacués pour poursuivre leurs soins aussi. C’est le cas d’Innocent G. Il a été touché à l’œil. « C’était le 30 octobre 2014 à Zogona, vers chez Assimi. On marchait et il y avait des militaires qui tiraient au hasard. C’est là que j’ai été blessé par une arme à feu », a-t-il expliqué en nous montrant son œil gauche bandé. Lui aussi attend une évacuation. « On m’a remis un papier pour être soigné en France. Mais jusqu’à présent, j’attends. Je ne sais pas quand je pourrai y aller pour recevoir des soins adéquats. » Il me présente un document. Les recommandations du soignant sont on ne peut plus claires :

« Cet état nécessite une réfection de la cavité orbitaire gauche avec confection de prothèse oculaire . Cette technologie étant irréalisable au Burkina, il est souhaitable que Monsieur… soit évacué en France dans un service de chirurgie orbito-palpébrale pour une prise en charge appropriée. »

Evoquant ce cas au directeur du CHU Yalgado Ouédraogo. Ce dernier avoue ne pas connaitre ce dossier mais promet vérifier sur leur liste. « C’est un dossier que j’ignore. Je vais vérifier son nom sur notre liste… Si ce monsieur fait partie de nos blessés et qu’il a des soucis, qu’il revienne » a déclaré Dr Robert Sangaré.

Le problème de prise en charge sociale

Les blessés que j’ai rencontrés sont unanimes. Ils ont bénéficié de soins gratuits. « Pour les soins, on s’est bien occupé de nous. S’il y a des produits à acheter, l’hôpital prend en charge », nous a confirmé Innocent G. « En termes de prise en charge, nous avons eu ce que notre pays pouvait nous offrir. Mais ce n’est pas suffisant », a ajouté le président de l’association des blessés de l’insurrection, Dramane Ouédraogo. « Jusqu’à présent il y a des gens qui marchent avec des sondes et il est nécessaire qu’on s’occupe d’eux » a-t-il poursuivi.

Ce qui a manqué, selon lui, c’est surtout la prise en charge sociale. Certains de ces blessés travaillaient dans l’informel. Aujourd’hui, n’étant pas encore rétablis, ils sont incapables de mener leur travail alors que les charges sociales ne manquent pas. C’est l’exemple de Rasmané Toudwéogo. « Il habite dans un non loti. Une fois il est venu pour des soins. Au retour, il a trouvé que les voleurs ont piqué sa porte et ses fenêtres. Actuellement il dort pratiquement dehors. C’était un maçon. Il ne travaille plus à cause de sa blessure. Comme il n’y a pas eu d’indemnisation, cette personne est laissée pour compte alors qu’il a des enfants à nourrir et à inscrire à l’école », a soutenu Dramane Ouédraogo.

Du point de vue politique, les blessés trouvent que le gouvernement est un peu « laxiste ». « On ne s’attendait pas à ce que l’on permette à nos bourreaux de continuer de régir ce pays jusqu’au point de faire un coup d’Etat », a soutenu Dramane Ouédraogo.  « Donc je dis que c’est un piètre résultat. Ces personnes auraient dû être arrêtées dès l’insurrection pour nous permettre d’aller à une démocratie réelle et à une alternance propre », a-t-il conclu

La réponse du gouvernement

Au-delà des cérémonies d’hommage de la journée du 31 octobre dédiée aux martyrs de l’insurrection, le gouvernement de la transition a annoncé des actions en leur faveur.  Dix décrets ont été adoptés à cet effet le 28 octobre 2015, pour organiser « les prises en charge et l’accompagnement psycho-social, financier, sanitaire, scolaire et alimentaire des familles des martyrs ». On peut citer, entre autres, l’accompagnement et la consolidation des activités et des projets d’activités génératrices de revenus des blessés à hauteur de 150. 000 FCFA, la prise en charge des enfants des victimes durant leur cursus scolaire, dans les établissements publics, jusqu’à leur majorité, à raison de 75 000 F CFA par enfant, ou la formation professionnelle de ces enfants avec une prise en charge de 300 000 FCFA, jusqu’à la majorité complète. Il y a également la poursuite de la prise en charge sanitaire gratuite et le ravitaillement en vivres aux blessés de l’insurrection et de la résistance. Ces mesures pourraient aider beaucoup de blessés pour leur rétablissement complet et la gestion de leurs charges sociales.